John Kalapo est artiste photographe à Bamako, au Mali. Ancien comptable venu à l'image par la vidéo, formé à la photographie conceptuelle puis au Market Photo Workshop de Johannesburg, il documente le réel — l'esclavage moderne des enfants, la mémoire des archives, l'exil, les oubliés du confinement.
Dans cet épisode enregistré à Bamako, il raconte la photographie malienne, son héritage et sa nouvelle génération, et une œuvre engagée où il n'hésite pas à se mettre lui-même dans la peau de ses sujets.
John Kalapo, photographe documentaire malien, de Bamako au pays dogon
Du comptable au photographe, à Bamako
Rien ne prédestinait John Kalapo à la photographie : comptable de formation, il s’est d’abord tourné vers la vidéo, réalisant clips et films institutionnels pour des ONG — mais toujours, sur le terrain, il photographiait les scènes derrière la caméra. L’envie remontait à l’enfance, au Polaroïd de son père. Quand un ami lui parle d’un concours d’entrée au Centre de formation photographique de Bamako, il tente sa chance et se retrouve parmi les étudiants retenus, pour deux années de photographie conceptuelle — celle de la mise en scène, où l’on écrit l’image avant de la faire. Plus tard, une bourse lui ouvrira les portes du Market Photo Workshop de Johannesburg, en Afrique du Sud.
Le métier, longtemps, ne va pas de soi. Au Mali, dit-il, on croit que photographe est un travail que tout le monde peut faire, celui qui « immortalise les mariages » sans être lui-même considéré. Ses parents, qui l’imaginaient dans une banque, ont eu du mal à l’accepter ; ce sont les voyages, les expositions à l’étranger qui ont fini par convaincre son entourage. « Aujourd’hui, je ne dépends de personne, tout ce que j’ai, c’est grâce à la photographie », résume-t-il.
Héritier de Malick Sidibé, à sa manière
Le Mali est un grand pays de la photographie, porté par les figures de Malick Sidibé et Seydou Keïta, par les Rencontres de Bamako — la Biennale africaine de la photographie. Une chance, mais aussi une ombre : longtemps, les photographes émergents ont été renvoyés à l’héritage du studio, quand leur démarche est tout autre. John Kalapo appartient à cette nouvelle génération qui expose désormais dans les foires et les musées du monde entier. Il a d’ailleurs participé à un vaste projet de sauvegarde du patrimoine : la numérisation de vingt-cinq mille négatifs par photographe — Malick Sidibé, Ali Kouyaté et d’autres — mesurant l’ampleur de ces fonds parfois mal conservés, voire brûlés par des familles qui ne veulent plus se souvenir. Un monde soudé, aussi : entre photographes africains, la solidarité est réelle, des Rencontres de Bamako aux festivals de Brazzaville ou d’Abidjan.
Documenter le réel, du pays dogon aux oubliés du confinement
Son travail est celui d’un témoin engagé. Une série sur l’esclavage moderne — ces enfants déscolarisés qui cassent la pierre dans les carrières — lui vaut un prix à la Quinzaine de la photographie du Bénin. « Les Enfants du temps », construite à partir des archives de sa propre famille, est sélectionnée à la Biennale de Bamako. Bozo, et à ce titre « cousin à plaisanterie » des Dogon, il peut documenter le pays dogon quand la région, minée par l’insécurité, s’est fermée au tourisme et aux étrangers. Son livre, « Tout le monde », édité à l’issue de sa résidence sud-africaine, prend le contre-pied des récits d’exil : il suit un jeune Malien qui a choisi de rester plutôt que de tenter l’aventure.
Sa série la plus forte naît d’un imprévu. Invité en résidence en France en 2020, bloqué par le confinement, il croise devant sa porte un sans-abri « confiné dehors ». De cette rencontre naît « Les oubliés du confinement » : pendant des semaines, il partage le quotidien de ces sans-abri de toutes nationalités — se mettant lui-même dans leur peau, jusqu’à marcher de Nîmes à Montpellier, pour gagner leur confiance et raconter cette misère-là, celle qu’on n’attend pas en Europe. Exposée à l’Institut français de Bamako, la série devient un message adressé à ceux qui rêvent d’ailleurs. Car pour John Kalapo, le rôle de l’artiste est de rendre visible l’invisible — et il faut, dit-il, « du courage et du cran » pour tenir ce métier.
Liens
Pour suivre John Kalapo :
À écouter aussi sur Photo Storia :
- Robert Nzaou (épisode n°8)
- François Claerhout (épisode n°10)
- Philippe Pons (épisode n°19)
- Yanick Folly (épisode n°24)
- Wody Yawo (épisode n°33)
Les références de l’épisode
- Livre « Tout le monde » (édité par le Market Photo Workshop ; titre anglais « Other Worlds » à confirmer)
- Série « L’esclavage moderne » (enfants travailleurs)
- Série « Les Enfants du temps » (archives familiales)
- Série « Les oubliés du confinement » (sans-abri, France, 2020)
- Centre de formation photographique de Bamako
- Market Photo Workshop, Johannesburg
- Rencontres de Bamako (Biennale africaine de la photographie)
- Malick Sidibé, Seydou Keïta, Ali Kouyaté (photographes maliens)
- Projet de numérisation d’archives photographiques (Mali)
- Quinzaine de la photographie du Bénin
- Institut français de Bamako
- Robert Nzaou, photographe (confrère du podcast, Pointe-Noire — → à mapper)
- Yanick Folly, photographe béninois (confrère du podcast — → à mapper)
- Wody Yawo, photographe togolais (confrère du podcast — → à mapper)
- Baudouin Mouanda, photographe (Brazzaville)
Au fil de l’épisode
- 00:01:41 — Photographe et artiste à Bamako
- 00:02:59 — De la comptabilité à la photographie
- 00:03:21 — Deux écoles : Bamako et le Market Photo Workshop
- 00:06:51 — La photographie au Mali, dans l’ombre de Malick Sidibé
- 00:10:01 — Un métier longtemps mal vu
- 00:13:19 — La solidarité des photographes africains
- 00:16:24 — La série sur l’esclavage moderne
- 00:18:30 — « Les Enfants du temps » à la Biennale de Bamako
- 00:19:40 — Numériser 25 000 négatifs : sauver un patrimoine
- 00:26:42 — Le pays dogon, entre cousinage et insécurité
- 00:31:23 — Travailler pour les ONG
- 00:32:16 — Le livre « Tout le monde »
- 00:36:13 — « Les oubliés du confinement » : devenir SDF pour documenter
FAQ
Qui est John Kalapo ?
Un artiste photographe malien né à Bamako en 1983, ancien comptable devenu photographe documentaire et conceptuel. Formé à Bamako et au Market Photo Workshop de Johannesburg, il travaille pour des ONG et mène des projets d’auteur engagés.
Quels sont ses principaux sujets ?
L’esclavage moderne des enfants, la mémoire des archives familiales (« Les Enfants du temps »), l’exil (son livre « Tout le monde ») et les sans-abri en France (« Les oubliés du confinement »).
De quoi parle le livre « Tout le monde » ?
À rebours des récits d’exil, il suit un jeune Malien qui a choisi de rester au pays plutôt que d’émigrer, et de s’y reconstruire une vie. Il a été édité à l’issue de sa résidence au Market Photo Workshop.
Quelle est la place de la photographie au Mali ?
Le Mali est un grand pays de la photographie, porté par Malick Sidibé et Seydou Keïta et par les Rencontres de Bamako. Une nouvelle génération, dont fait partie John Kalapo, s’y affirme aujourd’hui à l’international.
Où voir son travail ?
Sur son portfolio en ligne et ses réseaux, ainsi qu’à travers ses expositions, notamment lors des Rencontres de Bamako et à l’Institut français de Bamako.