François Claerhout se présente comme un photographe médiocre — et pourtant il a vu ce que presque personne ne verra plus. Instituteur au Lycée français de Niamey, ancien guide, lecteur insatiable, il a arpenté le pays Dogon, le Yémen et l'Éthiopie à une époque où l'on pouvait encore s'y perdre. De ces voyages, il a tiré des livres, publiés chez l'éditeur bordelais Élytis.
Rencontre avec un écrivain-voyageur qui met plus d'intensité dans la rencontre que dans le déclencheur.
François Claerhout n’aime pas trop qu’on l’appelle photographe. Il se dit lecteur, d’abord — un lecteur invaincu, nourri de Kessel, de Monfreid, de Rimbaud — puis voyageur, puis écrivain, et photographe seulement en dernier. « Je mets plus d’intensité dans le voyage, dans la rencontre, dans le fait de vivre avec des gens, que dans la photographie », confie-t-il. Ses images l’émeuvent quand elles gardent la trace d’un moment réellement vécu ; une antilope surgie dans le désert du Danakil, un visage croisé au détour d’un village. Le reste, dit-il, ce sont de belles cartes postales.
Son terrain, c’est l’Afrique et le monde arabe d’avant les fermetures. Guide pour Nouvelles Frontières pendant des années, il a séjourné au Yémen treize ans durant, où il n’a, dit-il, jamais réussi à payer un ticket de bus tant l’hospitalité y était grande. Il a vécu au Mali, adopté dans le village de Sango, près de Bandiagara, où de très vieilles personnes lui ont confié leurs légendes et leur animisme, au moment même où l’islamisation s’intensifiait. Autant de mondes aujourd’hui refermés par la guerre, qu’il regarde s’abîmer de loin, depuis Niamey d’où il n’a plus le droit de sortir.
L’écriture est venue combler ce manque. D’abord des conférences, des expositions d’objets rapportés, puis un premier livre auto-édité : celui de Sango, promis aux villageois, vendu uniquement sur place, dont les recettes ont financé deux classes et un dispensaire. Puis la rencontre, presque un jour de signature manquée avec un autre éditeur, avec Élytis, maison bordelaise spécialisée dans les carnets et récits de voyage. De cette collaboration sont nés plusieurs ouvrages : « Dogon, comment ce monde vint au monde », « Éthiopie, histoires de voyage, voyage dans l’histoire », « Yémen, cette Arabie que l’on disait heureuse », et le roman illustré « L’enfant dogon ».
C’est là que l’épisode bascule sur son sujet de fond : la différence entre auto-édition et édition. En auto-édition, on est maître de tout ; chez un éditeur, il a d’abord fallu accepter qu’on refasse toute sa maquette. Désemparé, puis conquis : l’éditeur regardait ses photos sans le souvenir qui y était attaché, et les faisait parler autrement, les associait à des passages du texte auxquels il n’avait pas pensé. Un véritable enrichissement à deux regards, une reconnaissance aussi — le jour où on lui a tendu un chèque d’avance sur ventes, il s’est dit qu’il était, peut-être, un vrai écrivain.
Au fond, François Claerhout parle moins de technique que de manière d’être au monde. Il jalouse Salgado sans jamais oser se comparer à lui — tout juste s’amuse-t-il d’être « relié par un âne » au maître brésilien, via un guide commun en Éthiopie. Et il conclut sur un mot qui résume sa vie : plus que photographier ou écrire, ce qu’il cherche, c’est vivre pour de vrai.
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- Alexandre Sattler (épisode n°29)
Les références de l’épisode
- Élytis éditions (Bordeaux) · Livres : « Dogon, comment ce monde vint au monde », « Éthiopie, histoires de voyage », « Yémen, cette Arabie que l’on disait heureuse », « L’enfant dogon » · Village de Sango, Bandiagara, pays Dogon (Mali) · Yémen (Sanaa, Socotra) · Éthiopie (Lalibela, désert du Danakil) · Nouvelles Frontières (guide) · Lycée français de Niamey · Sebastião Salgado · Marcel Griaule (« Dieu d’eau ») · écrivains-voyageurs : Joseph Kessel, Henry de Monfreid, Arthur Rimbaud
Au fil de l’épisode
- 00:00:39 — Un écrivain-voyageur qui passe par un éditeur, pas par l’auto-édition
- 00:01:02 — Installé à Niamey, vingt ans de voyages (Yémen, Mali, pays dogon)
- 00:01:33 — Guide pour Nouvelles Frontières : des portes qui s’ouvrent
- 00:02:57 — Des expositions et des conférences à l’écriture
- 00:03:29 — La rencontre avec l’éditeur bordelais Élytis
- 00:04:14 — Instituteur, un métier qui laisse du temps pour voyager
- 00:05:05 — La photographie et le son en prison
- 00:06:10 — Prisonnier de Niamey : la situation sécuritaire
- 00:07:48 — Le Mali, de 1998 à 2012
- 00:08:10 — Adopté au village de Sango, en pays dogon
- 00:10:27 — Le premier livre, auto-édité au profit du village
- 00:11:20 — Le Yémen, terre d’hospitalité
- 00:13:31 — Le Yémen, terre d’écrivains (Kessel, Monfreid, Malraux)
- 00:14:03 — « Cette Arabie que l’on disait heureuse »
- 00:15:29 — Le dernier voyage au Yémen (2011) et le danger
- 00:17:03 — Les débuts en photographie et les années sans appareil
- 00:20:50 — « Un photographe médiocre » : l’intensité est dans le voyage
- 00:22:36 — L’antilope du Danakil
- 00:25:15 — Salgado, le génie qui le rend fou, et le lien par un âne
- 00:27:41 — Éditer un livre, un rêve d’adolescent
- 00:29:03 — Le deuxième livre dogon, signé chez Élytis
- 00:33:00 — Comment il a trouvé son éditeur : le coup de fil décisif
- 00:35:08 — Le prochain projet : « L’Enfant dogon »
- 00:37:44 — Auto-édition contre édition : le confort et le second regard
- 00:43:03 — Le fossé entre ceux qui voyagent et les autres
- 00:45:55 — Djamila, sa fille, future éditrice
- 00:47:39 — Le mot de la fin : « vivre pour de vrai »
FAQ
Qui est François Claerhout ?
Écrivain-voyageur, photographe et enseignant au Lycée français de Niamey, il a longuement voyagé au pays Dogon, au Yémen et en Éthiopie, dont il tire des récits de voyage illustrés.
Où sont publiés ses livres ?
Chez Élytis éditions, maison bordelaise spécialisée dans les carnets et récits de voyage, après un premier ouvrage auto-édité pour le village malien de Sango.
Quels sont ses principaux ouvrages ?
« Dogon, comment ce monde vint au monde », « Éthiopie, histoires de voyage », « Yémen, cette Arabie que l’on disait heureuse » et le roman illustré « L’enfant dogon ».
Pourquoi préfère-t-il l’édition à l’auto-édition ?
Parce que le regard d’un éditeur, porté sans le souvenir attaché à chaque image, enrichit le livre et fait dialoguer autrement les photos et le texte.