Gérard Bayssière, le Maroc rêvé en photographie impressionniste
Biographie de Gérard Bayssière
Gérard Bayssière est un photographe impressionniste et plasticien, né au Maroc en 1946 dans une famille pieds-noirs originaire du Tarn. Peintre dans sa jeunesse (fusain, huile, modelage), il vient à la photographie vers vingt ans et se spécialise au Maroc dans la photographie monumentale en noir et blanc, à la tête de son entreprise Internaute S.A. Contraint de rentrer en France en 1981, il se reconvertit dans le développement des territoires et interrompt la photographie pendant des décennies. Il y revient dans les années 2000, cette fois en numérique et en couleur, avec une approche impressionniste privilégiant le flou et l’émotion. Très impliqué dans la Fédération française de photographie (juge, animateur, coordonnateur en Midi-Pyrénées), il a auto-édité « Itinérance », un beau livre consacré à la culture marocaine.
Du Maroc de l’enfance à la photographie monumentale
Gérard Bayssière est né au Maroc en 1946, dans une vieille famille pieds-noirs venue du Tarn, installée en Algérie puis au Maroc dès les années 1930. De sa fratrie, c’est lui qui s’est le plus investi dans la culture marocaine — une culture qui, très tôt, a « envahi sa façon de vivre, de penser, de voir, de ressentir ». Avant la photographie, il y a la peinture : fusain, mine de plomb, huile, modelage, avec de premières expositions dès seize ans à Fez. Puis, vers vingt ans, la photographie balaie tout le reste.
Ce sont d’abord les grands formats qui l’attirent. À la tête de sa propre entreprise, Internaute S.A. (photographie industrielle, mode, publicité et surtout décoration), il réalise des tirages géants — jusqu’à une photo de six mètres sur seize en papier Kodak mural — pour habiller banques, hôtels et institutions, exposant sur les murs les beautés du pays. En 1981, il doit quitter ce pays adoré pour la France, se reconvertit dans le développement des territoires, et met la photographie entre parenthèses : incapable, dit-il, d’être « développeur la semaine et artiste le dimanche ».
Le retour, et une image faite pour faire rêver
C’est dans les années 2000, sa carrière achevée, qu’il revient à la photographie et s’y consacre enfin totalement. Mais tout a changé : il avait quitté l’argentique et le noir et blanc, il retrouve le numérique et la couleur — dans un pays qui est justement celui de la couleur, et qu’il n’avait traité qu’en noir et blanc. Surtout, son regard a mûri et sa quête s’est déplacée : il délaisse l’hyper-netteté pour l’impression et l’émotion. Le flou, le bougé deviennent des supports qui libèrent le regard de la recherche du détail pour laisser chacun créer sa propre réalité.
Cette bascule, il la relie à une révélation : un livre sur la Venise impressionniste de Turner, qui lui souffle de montrer Venise — puis le Maroc — avec son propre regard. De cette approche est née une exposition très remarquée au Quai des Arts de Cugnaux, dans la région toulousaine, scénographiée comme une promenade dans les ruelles de Venise. Il travaille désormais ses images « avec l’attitude du peintre », en post-production, pour ne garder que l’essentiel — quitte à s’éloigner de l’« instant décisif » au profit d’une émotion recomposée.
Itinérance, un bréviaire des douze piliers de la marocanité
« Itinérance », son livre sur le Maroc, procède de cette démarche : non pas un livre de photos, mais un ouvrage sans début ni fin, « consultable comme un bréviaire », que l’on ouvre à n’importe quelle page pour ressentir, méditer, refermer et rouvrir ailleurs — pensé, dit-il, « comme une Bible, un Coran ou une Torah ». Pour l’écrire, il s’est adjoint un ami d’enfance, Mourad, homme de grande culture et musulman, qui signe les textes en regard des images.
Le livre s’organise autour des « douze piliers de la marocanité » — la réponse à cette question qui le hante : qu’est-ce qui rend cette culture à la fois inséparable de lui et si différente de sa culture occidentale ? La foi d’abord, dans un pays dont le chef politique est « commandeur des croyants » ; puis l’amitié, l’hospitalité, la main et l’artisanat d’exception, la femme (dont il montre les figures nouvelles, telle cette architecte du Sud restaurant l’architecture de terre), la relation au temps, et le cheval — l’animal mythique du fellah, monté d’or et de soie le jour de la fantasia. Présenté sous les couleurs du Consul général du Maroc à Toulouse, « Itinérance » a valu à son auteur une lettre personnelle de Jack Lang et l’achat d’exemplaires par l’ambassade du Maroc.
Fabriquer un objet d’exception, chez Escourbiac
Le second volet de la rencontre entre dans les coulisses de la fabrication, car « Itinérance » a été conçu comme un objet d’exception. Toulousain d’adoption, Gérard Bayssière connaissait la réputation de l’imprimeur Escourbiac ; sa rencontre avec Olivier Godefroy — à la fois manager, homme de communication et « conseil bien au-delà du technico-commercial » — scèle le projet. L’imprimeur le pousse à tirer davantage ; lui s’en tient à une édition volontairement limitée, par désir de rareté.
Le soin est dans chaque détail : un papier d’exception, un Fedrigoni italien 100 % coton, texturé comme une aquarelle, jamais utilisé jusque-là par l’imprimeur pour un livre — choisi pour qu’aucune différence n’apparaisse entre les tirages offset et les épreuves originales que l’auteur tire lui-même. Le graphiste de la maison façonne une couverture aux gravures orientales, à la brillance argentée dégradée, où le titre chevauche l’inclusion en relief de la photo. Le livre s’accompagne d’un coffret collector, richement décoré dans l’esprit oriental, décliné en trois séries — la porte bleue de Bab Boujloud, deux femmes de Chefchaouen, un cavalier de fantasia — chacune assortie d’une épreuve originale numérotée, signée, avec certificat et hologramme. Quant à l’éditing, il obéit à un seul critère : le « coefficient d’émotion » de chaque image, choisie non pour son sujet mais pour ce qu’elle véhicule — comme cette photo d’ouverture, « Dialogue avec Dieu », un minaret flouté vers le haut en regard du texte sur la foi.
Auto-éditer sans jamais se renier
Reste la question, cruciale pour tout auto-éditeur, du modèle. Gérard Bayssière a fait un choix à contre-courant : ni crowdfunding ni financement participatif — dont il juge qu’ils « touchent leurs limites » — mais l’auto-financement, complété par une précommande auprès de son réseau affinitaire, ces amoureux du Maroc qui viennent y chercher la continuité de leurs propres émotions. La Covid, reconnaît-il, a coupé l’élan des ventes. Son conseil aux photographes tentés par le livre tient en une question presque « métaphysique » : pourquoi ce livre, qu’apporte-t-il de nouveau ? Fuir « le livre de trop », dans une société de profusion où l’abondance finit par tuer la qualité.
Il glisse enfin deux gestes qui lui tiennent à cœur : avoir voulu que la préface soit écrite par une femme — ce sera Zakia Iraki, grande figure des lettres marocaines — pour tourner le dos à l’image caricaturale d’un « pays des hommes » ; et un rêve, donner un « petit frère » à « Itinérance », un futur ouvrage baptisé « Fantasia », même esthétique dans une couleur différente, tant le cheval — « l’air du paradis souffle entre ses oreilles » — dit quelque chose d’essentiel du Maroc.
Liens
Pour suivre Gérard Bayssière :
À écouter aussi sur Photo Storia :
Les références de l’épisode
- Livre « Itinérance » (sur le Maroc, auto-édité, avec coffret collector en trois séries)
- Mourad, co-auteur des textes du livre
- Zakia Iraki, autrice de la préface (à confirmer)
- Escourbiac, imprimeur (avec Olivier Godefroy)
- Papier Fedrigoni (100 % coton)
- Turner, peintre (Venise impressionniste)
- Delacroix, Majorelle, peintres orientalistes
- Exposition sur Venise au Quai des Arts, Cugnaux
- Fantasia / tbourida, culture équestre marocaine
- Fédération française de photographie
- Jack Lang et l’Institut du monde arabe
- IRCAM (Institut royal de la culture amazighe)
- Sylvain Sester, photographe, livre « La vie est belle » (confrère du podcast — → à mapper)
- Yegan Mazandarani, photographe, livre « Parias » sur le Donbass (confrère du podcast — → à mapper)
- Yann Rodet, auto-éditeur toulousain
Au fil de l’épisode
- 00:01:06 — Né au Maroc en 1946, une famille pieds-noirs
- 00:02:44 — De la peinture à la photographie, à vingt ans
- 00:03:26 — La photographie monumentale et les grands formats
- 00:06:25 — Quitter le Maroc en 1981, la parenthèse
- 00:08:19 — Le retour dans les années 2000 : le numérique et la couleur
- 00:14:09 — Le flou et l’émotion plutôt que le détail
- 00:15:06 — Laisser une trace : le projet Itinérance
- 00:22:04 — Venise et le regard impressionniste de Turner
- 00:26:46 — Un livre conçu comme un bréviaire
- 00:29:50 — Les douze piliers de la marocanité
- 00:35:50 — Le cheval et la fantasia
- 00:52:16 — Fez, la médina et la culture amazighe
- 00:01:42 — Par où commencer : trouver l’imprimeur
- 00:02:47 — Escourbiac et la rencontre avec Olivier Godefroy
- 00:05:08 — Combien d’exemplaires : la logique de l’offset
- 00:08:00 — Le papier d’exception, un Fedrigoni coton
- 00:11:07 — La couverture et le travail du graphiste
- 00:16:37 — L’éditing à deux, avec Mourad
- 00:20:03 — Choisir les images au « coefficient d’émotion »
- 00:21:53 — « Dialogue avec Dieu »
- 00:23:44 — Financer sans crowdfunding : auto-financement et précommande
- 00:29:47 — La Covid et les ventes
- 00:37:50 — Une préface écrite par une femme
- 00:44:29 — Le rêve d’un petit frère : Fantasia
FAQ
Qui est Gérard Bayssière ?
Un photographe impressionniste et plasticien français, né au Maroc en 1946. Peintre puis photographe, spécialiste de la photographie monumentale au Maroc, il est revenu à la photographie dans les années 2000 avec une approche fondée sur le flou et l’émotion, et a auto-édité le livre « Itinérance ».
De quoi parle le livre « Itinérance » ?
De la culture marocaine, abordée à travers « douze piliers de la marocanité » (la foi, l’amitié, l’hospitalité, la main, la femme, le temps, le cheval…). Conçu comme un bréviaire que l’on ouvre au hasard, il mêle les images de Gérard Bayssière et les textes de son co-auteur Mourad.
En quoi consiste sa photographie impressionniste ?
Il privilégie l’impression et l’émotion sur la netteté et le détail : le flou et le bougé deviennent des moyens d’expression, et l’image est retravaillée en post-production « avec l’attitude du peintre » pour ne garder que l’essentiel.
Comment le livre a-t-il été fabriqué ?
En auto-édition, chez l’imprimeur Escourbiac, sur un papier Fedrigoni 100 % coton, avec un coffret collector en trois séries accompagné d’épreuves originales numérotées. Le tout financé sans crowdfunding, par auto-financement et précommande.
Où voir le travail de Gérard Bayssière ?
Sur son site officiel, gerardbayssiere.com, qui présente ses images et ses expositions.