Eric Bouvet, quarante ans de photojournalisme, du mur de Berlin à Maïdan
Biographie d’Eric Bouvet
Eric Bouvet est un photojournaliste français né en 1961, l’une des grandes figures du grand reportage. Formé aux arts graphiques, il débute en 1981 à l’agence Gamma avant de devenir indépendant en 1990. En quatre décennies, il a couvert la plupart des grands événements et conflits de son temps — la chute du mur de Berlin, la libération de Mandela, la Tchétchénie, l’Afghanistan, la guerre du Golfe, l’Ukraine — tout en refusant l’étiquette de « photographe de guerre » et en menant un travail d’auteur beaucoup plus large. Il a publié plusieurs livres, dont « Les veuves du génocide », « La dernière mine », « Jusqu’au bout » et « Le Journal », qui retrace quarante ans de photojournalisme.
Du culot des débuts au fort d’Ivry
Eric Bouvet aime le dire : s’il avait eu son bac, il serait sans doute devenu directeur artistique. Il l’a raté, est parti au service militaire, et s’est retrouvé barman au fort d’Ivry — où il rencontre un photographe qui lui donne le goût du métier. En 1981, il « fait le mur » de sa caserne pour aller photographier l’arrivée de Mitterrand à l’Élysée, franchit les grilles avec un simple 50 mm et le culot de ses vingt ans. Pour vivre de la photo, il enchaîne ensuite les petits boulots — barman, charbonnier, steward — et collectionne déjà les anecdotes impossibles à rejouer aujourd’hui, comme cet avion de ligne africain « détourné » pour deux cents dollars afin de suivre la tournée de Kadhafi.
Témoin des grands basculements du siècle
De cette époque naît une carrière de reporter menée sur tous les fronts. Il évoque, sobrement, la peur qu’il ne cache pas — « il faut la canaliser dans le ventre, surtout pas la laisser monter au cerveau » — et ces heures passées allongé, « à faire le mort », sous les tirs d’un sniper de la place Maïdan. Il raconte Mandela dont il serre la main au sortir de prison, et surtout le mur de Berlin, qu’il vit de l’intérieur la nuit de sa chute — et qu’il considère, paradoxalement, comme sa « catastrophe professionnelle » : « on a tous été mauvais, lui dira le photographe David Burnett, l’événement était trop gros pour nous. » Sa lucidité est constante : le photojournaliste, insiste-t-il, n’est pas un acteur de l’histoire, seulement un témoin.
Des livres pour que l’image existe
Ses livres jalonnent ce parcours. « Les veuves du génocide », sur le Rwanda, réalisé au moyen format — aujourd’hui épuisé. « La dernière mine », descente dans l’ultime mine de charbon de France, en Lorraine, publiée chez La Martinière, où il a tenu à faire figurer le nom de tous les derniers mineurs. « Jusqu’au bout », récit auto-édité de son immersion avec des commandos russes en Tchétchénie en 1995, devenu une pièce de théâtre — la preuve, dit-il, que l’écrit et le spectacle vivant peuvent porter une histoire plus loin encore que l’image. Un livre commandé sur un orchestre, enfin, où il s’offre une galerie de portraits « à la Richard Avedon ». Un fil traverse tout : le refus des cases, lui qui s’agace qu’on veuille l’enfermer dans le « photographe de guerre » alors qu’il a tout photographié, des Jeux olympiques aux communautés alternatives.
« Le Journal » : quarante ans en papier journal
Son cinquième livre, celui de ce rendez-vous, est un objet à part : « Le Journal », qui rassemble quarante ans de photojournalisme sous la forme d’un grand journal en papier de presse. L’idée vient de sa fille, Cerise, après une visite à la Fondation Helmut Newton à Berlin. Plutôt qu’un « beau livre » de plus, il a voulu cet objet qui « sent l’encre et le papier », uniquement composé d’images de news, avec de courtes légendes à l’américaine — la direction artistique en revenant à Nazar. Présenté à Visa pour l’image, à Perpignan, il y a rencontré un public qui passait une heure à lire chaque légende. Un vrai moment d’émotion, et un succès : mille exemplaires écoulés, presque tous vendus à la main.
Auto-éditer à l’ère des réseaux
Le second volet de la rencontre est consacré à l’économie de tout cela. « Le Journal » a été financé par une campagne de crowdfunding sur KissKissBankBank — un « coup de poker » assumé. Car le modèle a changé : la presse s’est réduite comme peau de chagrin, et les éditeurs demandent désormais aux auteurs de participer au financement. Reste alors l’auto-édition, portée par une communauté : huit acheteurs sur dix, dit-il, sont des inconnus rencontrés via les réseaux sociaux et le mailing. Son conseil aux photographes : commencer par un petit livret peu coûteux, pour tester qui suit vraiment. Le prochain ouvrage, « Hexagone », portrait des Français mené de longue date avec Yann Morvan, suivra le même chemin. Car pour Eric Bouvet, une conviction demeure : « tant qu’une image n’est pas imprimée, elle n’existe pas. »
Liens
Pour suivre Eric Bouvet :
À écouter aussi sur Photo Storia :
Les références de l’épisode
- Livre « Le Journal » (« 40 ans de photojournalisme », auto-édité)
- Livre « Les veuves du génocide » (Rwanda, épuisé)
- Livre « La dernière mine » (Éditions de La Martinière)
- Livre « Jusqu’au bout » (Tchétchénie, auto-édité) et son adaptation en pièce de théâtre
- Projets « Hexagone » (les Français, avec Yann Morvan) et « Chroniques »
- Agences Gamma, Sygma, Sipa
- Visa pour l’image, Perpignan (Jean-François Leroy)
- Fondation Helmut Newton, Berlin
- Richard Avedon, portraitiste
- David Burnett, Yann Morvan, photographes
- Magazine Réponse Photo (Sylvie Hugues, Jean-Christophe Béchet)
- KissKissBankBank (financement participatif)
- Yegan Mazandarani et Fred Marie, photojournalistes (confrères du podcast — → à mapper)
Au fil de l’épisode
- 00:03:46 — De l’armée à la photographie, le culot des débuts
- 00:06:24 — S’inviter à l’Élysée en 1981
- 00:07:42 — Les petits boulots pour vivre de la photo
- 00:10:15 — « Détourner un avion pour 200 dollars » en Afrique
- 00:15:20 — Reporter de guerre : garder son calme sous les snipers
- 00:18:19 — Mandela sortant de prison
- 00:19:50 — La chute du mur de Berlin, « catastrophe professionnelle »
- 00:29:42 — « Les veuves du génocide » et « La dernière mine »
- 00:33:14 — « Jusqu’au bout » : la Tchétchénie, du livre à la pièce de théâtre
- 00:38:15 — Suivre un orchestre : l’énergie du haut niveau
- 00:43:00 — Refuser les cases : ne pas être « que » photographe de guerre
- 00:46:00 — « Le Journal » : quarante ans en papier journal
- 00:47:00 — Visa pour l’image et le poids des légendes
- 00:49:29 — Les projets à venir : « Hexagone » et « Chroniques »
- 00:01:23 — Financer « Le Journal » par le crowdfunding
- 00:04:06 — Auto-édition : une équipe et des rémunérations
- 00:04:24 — Pourquoi les éditeurs ne suffisent plus
- 00:05:28 — « Tant qu’une image n’est pas imprimée, elle n’existe pas »
- 00:07:26 — La presse en peau de chagrin, l’essor d’internet
- 00:08:38 — Vendre grâce aux réseaux sociaux et au mailing
- 00:09:23 — La proximité directe avec les lecteurs
- 00:14:20 — Conseil : commencer par un petit livret
- 00:14:48 — Pourquoi il ne met pas ses livres en librairie
FAQ
Qui est Eric Bouvet ?
Un photojournaliste français né en 1961, entré à l’agence Gamma en 1981 puis indépendant. En quarante ans, il a couvert les grands événements et conflits de son époque, du mur de Berlin à l’Ukraine, tout en refusant d’être réduit au « photographe de guerre ».
Qu’est-ce que le livre « Le Journal » ?
Un ouvrage auto-édité qui retrace quarante ans de photojournalisme sous la forme d’un grand journal en papier de presse. Composé uniquement d’images de news, il a été présenté au festival Visa pour l’image à Perpignan.
Comment ce livre a-t-il été financé ?
Par une campagne de financement participatif sur la plateforme KissKissBankBank, puis vendu essentiellement à la main, via les réseaux sociaux, le mailing et les expositions.
Quels autres livres a-t-il publiés ?
« Les veuves du génocide » (Rwanda), « La dernière mine » (chez La Martinière), « Jusqu’au bout » (sur la Tchétchénie, devenu une pièce de théâtre) et un livre commandé sur un orchestre.
Où voir son travail et acheter ses livres ?
Sur son site officiel, ericbouvet.com, où ses ouvrages sont proposés, ainsi que lors de ses expositions et à son atelier parisien.