Loïc Casanova est un artiste photographe montpelliérain qui a tout appris en autodidacte, après une première vie dans le bâtiment.
Venu à la photographie presque par hasard, à la suite de tests de reconversion professionnelle, il construit en quelques années un travail reconnaissable entre tous : clair-obscur, géométrie, silhouettes et scènes de rue mises en scène. Dans cet entretien, il revient sur ses débuts fulgurants sur les réseaux sociaux, sa conception de l’art comme transmission de sentiments, et l’aventure de l’autoédition autour de son livre Sombre insomnie, à la fois ouvrage photo et roman dédié à sa ville natale.
Loïc Casanova, Du BTP à la photographie d’art : auto-édition et clair-obscur
Biographie de Loïc Casanova
Loïc Casanova se décrit lui-même comme évoluant entre deux mondes au contraste saisissant. Il grandit pieds nus dans la garrigue, sur les collines méditerranéennes, et va à l’école en plein cœur de Montpellier, fortement influencé par les arts de la rue. Né à Montpellier, il revendique un attachement profond à sa ville natale, qui irrigue son travail.
Professionnellement, il a d’abord une vie dans le secteur du bâtiment. En janvier 2018, à presque 40 ans, il se lance dans la photographie alors qu’il n’avait jamais touché un appareil auparavant. Il insiste lui-même sur une nuance : ce n’est pas exactement un burn out qui l’a poussé, mais le besoin d’un autre chemin de vie. Son ancien métier dans le BTP ne lui convenait plus. Ce sont des tests de reconversion professionnelle, effectués seul, qui ont fait ressortir à plusieurs reprises la photographie.
Ses photographies rencontrent rapidement le succès sur les réseaux sociaux. Il se professionnalise et crée, avec son ami Sébastien, l’agence La French Focal, qu’il quittera ensuite pour se concentrer sur une approche plus artistique. Installé dans une maison entourée de garrigues, de pinèdes et de forêts de chênes verts, son cadre de vie contraste avec ses séries très urbaines, comme Sombre insomnie. Il se définit davantage comme un artiste que comme un photographe, et son objectif premier est de transmettre des sentiments.
De la reconversion à la photographie : un chemin de vie plus qu’une passion
Loïc Casanova tient à corriger un raccourci souvent fait à son sujet. La photographie n’a pas été une passion de toujours : « J’ai jamais été passionné par la photographie. » C’est en cherchant à changer de métier qu’il s’est concentré sur des tests de reconversion récupérés gratuitement sur le web, dont la photographie est ressortie plusieurs fois. Ces tests, dit-il, lui ont « ouvert les yeux sur la possibilité de devenir photographe ». Il achète alors un appareil d’entrée de gamme, sans savoir si l’investissement en vaudra la chandelle.
Sa vraie passion, répète-t-il, c’est de transmettre des sentiments. Il se considère plus comme un artiste que comme un photographe, et reconnaît qu’il aurait pu emprunter d’autres voies : la peinture, le cinéma, la mise en scène, l’éducation. S’il est resté dans la photographie, c’est parce qu’elle lui permet de réunir toutes ces passions. Mais il ne s’interdit pas d’évoluer.
Deux ans seulement après ses débuts, son interlocuteur souligne la maturité de son regard. Une trajectoire qu’il assume pleinement, tout en gardant une distance vis-à-vis du vocabulaire du métier.
La première photo, matrice de tout un travail
Sa toute première photographie réunit déjà, selon lui, tout ce qu’il a réalisé depuis. Il l’a faite dans un tunnel sous une autoroute — un conduit d’environ deux mètres de diamètre destiné au passage d’eau de ruissellement — alors qu’il se promenait avec son épouse, son premier appareil tout juste en main. La lumière entrant par le bout du tunnel, les graffitis sur les parois, et l’envie immédiate de mettre en scène : il demande à sa femme de prendre la pose, bras levés et jambes écartées, créant une ombre nette.
Le résultat est une image très géométrique, mêlant street, mise en scène et travail de clair-obscur. « Il y avait tout », résume-t-il : l’essence même de son travail à venir. Une photo qu’il n’oubliera jamais.
La photo qui lui a fait prendre confiance vient un peu plus tard. Trois mois environ après ses débuts, il publie sur des groupes Facebook de Street Photography une image minimaliste sur fond blanc : les rails du tramway, une petite silhouette noire au milieu. Habitué à plafonner à 40 ou 50 likes, il voit cette fois les compteurs s’emballer — centaines de likes, centaines de commentaires. Mais une administratrice du groupe juge la photo truquée, accusant la silhouette d’avoir été ajoutée, et supprime l’image, alors même qu’il fournit aussitôt ses originaux non traités. Une joie et une déception qu’il n’a pas oubliées.
Les photos vraiment marquantes viennent ensuite, à mesure qu’il affirme un style géométrique et minimaliste : des images comme Jeu de dames ou Jeux vidéo, qui « font exploser les compteurs » et comptent parmi ses premières ventes — celles qui transforment la passion en métier.
Travailler par séries, transmettre des sentiments
Loïc Casanova ne se reconnaît pas dans la chasse aux références ou aux thèmes imposés. Ce qui le porte, c’est de travailler avec ce qu’il a dans la tête, de « dématérialiser toutes ses passions pour les reconstruire dans la photographie ». Son travail personnel relève largement de l’introspection : capter ses sentiments à l’instant T — positifs ou négatifs — et les retranscrire en images. Quand un sentiment mérite d’être creusé, il en fait une série.
Il travaille presque exclusivement par séries, et son appareil peut rester des mois dans le sac sans en sortir. S’il ne sent pas le moment, il ne se lance pas. La photographie de rue, qui lui a d’abord servi à maîtriser son matériel, gérer la lumière et les personnages, est devenue pour lui un simple passe-temps : un amusement dont, dit-il, ne naîtra pas une série.
Il établit une frontière nette entre le « photographe professionnel » — celui qui exécute des commandes classiques, mariage, corporate, packshot — et l’artiste photographe, qui part de rien et tout crée selon sa vision. Une distinction qu’il revendique, quitte à ne pas se faire que des amis. Il précise que l’artistique peut aussi s’exercer sur commande : il évoque une série réalisée pour un promoteur montpelliérain afin de décorer le hall d’une résidence, en écho à l’artiste Marcel Duchamp, sur lequel il s’est longuement documenté.
Sombre insomnie : quand la photo de nuit devient un livre-roman
La série Sombre insomnie naît d’un contexte particulier. Vivant hors du centre de Montpellier, Loïc Casanova ne pouvait pas facilement photographier la nuit, dans le créneau de 22 h à 1 h du matin. C’est en travaillant tard en centre-ville, à l’époque de l’agence La French Focal montée avec Sébastien, qu’il saisit l’occasion d’aller shooter en sortant du bureau. Les premières images nocturnes naissent de ces promenades, et le public adhère immédiatement.
La série l’a traversé de sentiments forts : seul dans le froid, à attendre parfois des heures sans croiser personne, dans des endroits qu’il qualifie de « craignos », il se fait même peur. La nuit et le jour, dit-il, sont des ambiances totalement différentes. Plutôt que d’en rester là, il décide de prolonger l’œuvre par un texte. À l’été 2019, missionné pour garder ses enfants, il dispose du temps nécessaire et se lance dans l’écriture.
Le livre Sombre insomnie est ainsi à la fois un ouvrage photo et un roman — à ne pas confondre avec un roman-photo. Le texte mêle ce qu’il a ressenti pendant la série, sa passion pour la fiction et le cinéma, et un hommage à sa ville natale : il y décrit de nombreux lieux emblématiques de Montpellier et rend hommage aux artistes partis de cette ville. Il a été accompagné dans la correction du texte par l’écrivaine Laetitia Monnier, et pour la mise en page par une amie directrice d’agence de communication, dont il cite le métier de créa et le regard esthétique.
Pour lui, l’écriture qui accompagne les images est devenue presque indispensable. Faute de pouvoir voyager comme un photographe reporter, il ajoute par le texte « un élément de voyage » à ses séries faites dans les rues d’une ville qu’il connaît par cœur. Sa série suivante, La tête dans les nuages, qui traite des souvenirs de son enfance, s’est elle aussi accompagnée de pages de textes, même s’il n’en prévoit pas encore de livre.
Financer, vendre, diffuser : l’autoédition à la dure
L’autoédition fut pour Loïc Casanova un choix assumé. Prévenu par deux ou trois personnes qu’il ne trouverait jamais d’éditeur, il a renoncé d’emblée à cette recherche, qu’il considérait comme une perte de temps — d’autant qu’il travaille vite : conçu en juillet, le livre était sorti en novembre. Sans le temps d’aller chercher des subventions, il a financé l’ouvrage de sa poche.
Il évoque sans tabou la partie « business ». Il s’est lancé dans sa carrière artistique avec une somme de départ, qu’il situe entre 10 000 et 12 000 €, fonctionnant par cycles : investir, récupérer, réinvestir. Une première exposition réussie lui a permis de doubler ou tripler sa mise, et donc de financer le livre. Mais l’objectif commercial était détaché du projet : sur les 1 000 exemplaires de Sombre insomnie, une partie sert à la communication, aux dons à des organismes et aux concours. Au moment de l’entretien, il dit être au remboursement total — sans gagner un centime sur les ventes — et qu’il lui reste environ 650 exemplaires.
La diffusion se fait exclusivement à Montpellier, en librairie, par une démarche menée lui-même auprès de chaque enseigne. Les libraires, souvent frileux sur l’autoédition, n’en prennent que quatre ou cinq exemplaires, ce qui impose une gestion contraignante des stocks. Il travaille notamment avec la librairie Sauramps, et apprécie le lien humain noué avec les responsables des rayons beaux-arts, ainsi que la possibilité de séances de dédicaces.
Il explique aussi pourquoi il ne vend plus son livre en ligne : un changement de site, un thème sans boutique, des frais supplémentaires, et le constat que ses ventes en ligne restaient marginales face aux 250 à 300 ventes réalisées en librairie. S’ajoutent la barrière de la langue — le livre étant en français, malgré un public étranger sur les réseaux — et une réticence personnelle à la vente d’œuvres en ligne : « Pour moi, une œuvre, ça s’achète pas comme ça sur internet », confie-t-il, se disant peut-être un peu vieux jeu.
Côté impression, il a été conseillé par son ami Romain Thiery, connu pour sa série Requiem for Pianos, qui l’avait orienté vers un imprimeur. Loïc Casanova dit avoir été bien reçu malgré quelques petits soucis, et envisage de retravailler avec eux. Son conseil le plus sincère porte moins sur l’autoédition — dont il se juge peu légitime à parler — que sur l’art en général : selon lui, une bonne vente de livre passe d’abord par la notoriété (« on achète une photo parce qu’il y a votre nom dessus »), et la réussite artistique exige de l’énergie sans compter, de la confiance en soi et de ne jamais baisser les bras. Il a d’ailleurs déjà un prochain livre en tête, autour d’un personnage montpelliérain à la vie rocambolesque et du thème de la boxe, mêlant photo d’art et biographie.
Au fil de l’épisode
- 00:00:12 — Présentation de Loïc Casanova et de son parcours
- 00:01:13 — La nuance sur le « burn out » et le besoin d’un autre chemin de vie
- 00:02:09 — Les tests de reconversion qui mènent à la photographie
- 00:03:28 — Se considérer artiste plutôt que photographe
- 00:05:52 — Le souvenir de sa toute première photographie, dans un tunnel
- 00:08:52 — La photo des rails du tramway et la polémique sur Facebook
- 00:11:59 — Les séries Jeu de dames et Jeux vidéo, premières ventes
- 00:12:40 — Ses sources d’inspiration et la transmission de sentiments
- 00:14:05 — Travailler par séries, l’appareil qui reste des mois dans le sac
- 00:15:45 — Sombre insomnie : livre photo et roman
- 00:16:30 — La photo de nuit à Montpellier et la naissance de la série
- 00:18:45 — L’écriture du texte à l’été 2019
- 00:21:28 — Photographe professionnel ou artiste photographe
- 00:22:35 — La commande artistique autour de Marcel Duchamp
- 00:24:08 — Ce que le livre a apporté à sa carrière
- 00:26:21 — Financer un livre en autoédition
- 00:29:53 — Renoncer à chercher un éditeur
- 00:31:46 — La diffusion en librairie à Montpellier, Sauramps
- 00:33:27 — Pourquoi il ne vend plus le livre en ligne
- 00:38:29 — L’impression et le conseil de Romain Thiery
- 00:39:48 — Le prochain livre autour de la boxe
- 00:44:07 — Ses conseils pour se lancer dans l’autoédition
- 00:47:08 — Mot de la fin et énergie de la carrière artistique
Références abordées
- Sombre insomnie — livre photo et roman de Loïc Casanova, autoédité (1 000 exemplaires)
- La tête dans les nuages — série de Loïc Casanova sur les souvenirs d’enfance
- Jeu de dames et Jeux vidéo — premières photographies vendues de l’invité
- La French Focal — agence photo cofondée avec son ami Sébastien
- Marcel Duchamp — artiste cité comme référence d’une commande artistique
- Romain Thiery — photographe, auteur de la série Requiem for Pianos, qui l’a conseillé pour l’impression
- Laetitia Monnier — écrivaine ayant accompagné la correction du texte du livre
- Pablo Picasso — cité au sujet de la notoriété et de la valeur d’une œuvre
- Sauramps — librairie montpelliéraine diffusant le livre
Pour aller plus loin
- Site officiel de Loïc Casanova : le site de l’artiste
- Instagram de Loïc Casanova : son compte Instagram
- Le livre Sombre insomnie : disponible en librairie à Montpellier
- La série Requiem for Pianos de Romain Thiery : en savoir plus
FAQ
Qui est Loïc Casanova ?
Loïc Casanova est un artiste photographe montpelliérain, autodidacte, venu à la photographie en janvier 2018 après une première vie dans le bâtiment. Il se définit davantage comme un artiste que comme un photographe, son objectif premier étant de transmettre des sentiments. Son travail se reconnaît à son clair-obscur, sa géométrie et ses silhouettes urbaines mises en scène.
Quel type de photographie pratique Loïc Casanova ?
Il travaille presque exclusivement par séries, en noir et blanc, avec un fort travail de clair-obscur, de géométrie et de mise en scène, souvent autour de silhouettes. Très introspective, sa démarche consiste à capter ses sentiments du moment pour les retranscrire en images. La photographie de rue, qui lui a servi à apprendre, est devenue pour lui un simple passe-temps.
Qu’est-ce que le livre Sombre insomnie ?
Sombre insomnie est un livre autoédité de Loïc Casanova, à la fois ouvrage photo et roman. Né d’une série de photos de nuit réalisées à Montpellier, il a été prolongé d’un texte écrit à l’été 2019, mêlant les sentiments de l’artiste, sa passion du cinéma et un hommage à sa ville natale. Le livre a été tiré à 1 000 exemplaires.
Où acheter le livre de Loïc Casanova ?
Au moment de l’entretien, Sombre insomnie n’était plus vendu en ligne. Il se diffuse exclusivement en librairie à Montpellier, notamment chez Sauramps, où l’artiste a démarché lui-même les enseignes. Il évoque aussi la possibilité de séances de dédicaces. La barrière de la langue, le livre étant en français, l’a en partie dissuadé de la vente en ligne.
Pourquoi Loïc Casanova a-t-il choisi l’autoédition ?
Prévenu qu’il ne trouverait pas d’éditeur, et travaillant très vite — le livre fut conçu en juillet et sorti en novembre —, il a renoncé d’emblée à cette recherche. Il a financé l’ouvrage de sa poche, en réinvestissant les recettes de ses expositions. Pour lui, vendre un livre passe d’abord par la notoriété de l’artiste.
Comment Loïc Casanova est-il devenu photographe ?
Insatisfait de son métier dans le BTP, il a cherché un autre chemin de vie en réalisant seul des tests de reconversion professionnelle trouvés sur le web. La photographie en est ressortie plusieurs fois. Il a alors acheté un appareil d’entrée de gamme et s’est lancé en janvier 2018, à presque 40 ans, sans n’avoir jamais touché un appareil auparavant.
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